Analyse UFAPEC Mai 2023 par B. Loriers

04.23/ Toilettes scolaires insécurisées, est-ce une fatalité ?

Introduction

De nombreux parents sont préoccupés par les toilettes à l’école, car ils entendent la difficulté de leurs enfants de s’y rendre sans stress, à cause de l’insécurité qui peut y régner. Les installations sanitaires sont parfois vétustes, mais des élèves peuvent aussi être à l’origine de la détérioration des lieux et d’un climat négatif dans les toilettes (harcèlement et violence). L’enjeu serait-il, dès lors, de former les élèves au respect mutuel et au vivre ensemble, en les sensibilisant notamment à prendre soin de leurs sanitaires ?

Notre réflexion concerne le droit pour l’élève d’assouvir ses besoins primaires à l’école, le droit à la sécurité dans les infrastructures scolaires, le droit à une éducation citoyenne et plus largement le droit de l’enfant au bien-être à l’école[1].

De quelles insécurités parle-t-on ?

Les toilettes sont souvent un espace « à part », à l’abri du regard des adultes. Elles ne sont pas utilisées uniquement pour leur fonction initiale et c’est parfois là le problème. Les élèves s’y défoulent, en jouant, en détournant les objets et en dégradant les lieux : boulettes de papier dans la cuvette, portes abimées, qui ne ferment pas, graffitis, robinets laissés ouverts ou défectueux, eau et savon au sol qui devient glissant, chasses d’eau sabotées…

A côté de ces incivilités, les espaces des toilettes scolaires font l’objet d’autres formes de violences basées sur des rapports de domination. On y retrouve intimidations, moqueries, racket, harcèlement, espionnage par-dessous les portes, etc.

Par ailleurs, certaines « demandes » de l’institution scolaire peuvent être ressenties comme humiliantes, voire violentes par les élèves : distribution de tickets[2], demande pour aller aux toilettes, demande de papier, interdiction d’y aller pendant les cours, etc. Pour Bernard De Vos, qui était délégué général aux droits de l’enfant jusqu’en 2022, tous ces petits manquements à leur intégrité physique sont les premières violences que nous faisons subir aux élèves[3].

Quelles sont les raisons de ces insécurités dans les toilettes ?

Les raisons sont multiples et, avant tout, les toilettes sont une zone grise qui échappe au regard des adultes. Elles risquent, dès lors, de devenir un défouloir pour certains élèves, face peut-être à trop d’exigences ou de pression de l’institution scolaire[4]. Les toilettes deviennent alors l’expression d’un ras-le-bol.

Il arrive aussi que les équipes soient surchargées et manquent de temps pour gérer les incivilités et l’insécurité dans les toilettes. Pourtant ce manque de surveillance augmente la crainte de certains élèves de se faire importuner et facilite les détériorations et autres comportements problématiques.

D’autre part, dans certaines écoles, l’infrastructure est mal entretenue et défectueuse : éclairage insuffisant, portes pas résistantes, pas de verrou, mauvaises odeurs, pas assez de toilettes en ordre de marche, etc. Tous ces éléments risquent, à la fois, d’accentuer le non-respect du matériel par les élèves et de déclencher un découragement dans le chef du personnel d’entretien. A quoi bon s’échiner à rendre des sanitaires propres s’ils sont dans l’heure qui suit sciemment salis ou vandalisés ? Un véritable cercle vicieux risque dès lors de s’enclencher. Plus c’est sale, plus on salit.

Sentiment d’insécurité : quels effets pour les élèves ?

Les toilettes devraient être un lieu de « détente », alors que des élèves vivent ce passage comme stressant, à cause de ces insécurités évoquées plus haut. S’en suivent des stratégies d’évitement : des élèves ne boivent pas pour ne pas devoir aller aux toilettes. Ces évitements entraînent des conséquences sur leur bien-être. Les premières conséquences sont d’ordre physique : constipations, maux de ventre, infections urinaires, incontinence diurne et nocturne, etc.

D’autres effets sont d’ordre psychologique : mal-être, car certains besoins primaires sont refoulés (dont s’hydrater et se soulager). L’élève hésite entre se retenir et donc se faire violence ou se mettre en sécurité en voulant soulager un besoin naturel. On peut se demander quels sont les effets de ces insécurités sur la relation qu’entretient l’élève avec l’institution scolaire. Outre qu’ils peuvent avoir un impact réel sur les apprentissages, ces tiraillements creusent aussi, inconsciemment, le fossé entre l’enfant et son corps et entre l’enfant et l’école[5].

Pistes

Les toilettes sont souvent révélatrices du climat de l’école et de l’état d’esprit des élèves. Nous sommes convaincus que les enfants qui se sentent bien dans leur école auront moins tendance à s’engager dans des comportements inciviques ou violents. Il est possible d’aborder ce thème d’un angle positif. Le temps consacré à l’apprentissage du vivre ensemble permettra d’installer un climat d’école favorable aux apprentissages. Dans le cadre de cette mission de l’école qui est de veiller au bien-être des élèves, quels pourraient être les chemins à emprunter pour diminuer ces insécurités et violences ? Comment s’assurer du respect d’autrui et des infrastructures dans leur ensemble ? L’essentiel est certainement, comme nous le déployons ci-dessous, d’impliquer tous les acteurs scolaires pour comprendre les différents points de vue et de réfléchir à une surveillance bienveillante.

  • Impliquer tous les acteurs scolaires

Certains enseignants nous partagent le fait qu’ils sont sollicités de tous les côtés et se demandent si leurs missions consistent aussi à surveiller les toilettes et à prévenir l’insécurité, en plus de tout le reste. Ce sujet des toilettes est parfois à l’origine d’une levée de boucliers où les acteurs scolaires se renvoient la balle.

Pour l’UFAPEC, se préoccuper des toilettes à l’école revient à se préoccuper plus globalement du climat de l’école, en mettant tous les acteurs scolaires autour de la table dans une démarche participative, pour mieux comprendre les réalités et les habitudes de chacun. Cette réflexion peut se dérouler lors des réunions du conseil de participation, là où se retrouvent tous les partenaires de l’école : chef d’établissement, délégués du PO, direction, représentants des enseignants, des parents, des élèves[6] (en secondaire), du personnel ouvrier et administratif.

L’idéal est qu’une personne-ressource dans l’école constitue une équipe porteuse du projet de rénovation des toilettes et de sensibilisation des élèves. L’équipe peut réfléchir à comment intégrer les élèves : faut-il tous les impliquer, ou seulement quelques-uns ? Quel est le temps qui peut y être consacré ? En effet, les projets autour des sanitaires sont mieux compris, adoptés et respectés s’ils sont élaborés avec les élèves, utilisateurs des lieux. C’est une belle occasion pour travailler avec eux la notion du « vivre ensemble », de les responsabiliser, de s’approprier les lieux et de les respecter. Fatima Amkoui, secrétaire générale de l’association Jeune et Citoyen, va dans ce sens lorsqu’elle suggère de démarrer tout projet par des actions de sensibilisation des élèves et dès le départ, d’interroger leur intérêt et leurs besoins. Peut-être leurs priorités ne sont-elles pas exactement celles que les adultes avaient imaginées ? Le but n’est pas de donner tout le pouvoir aux élèves, mais du pouvoir d’agir[7].

Pour l’UFAPEC, le rôle des adultes dans l’école est de poser un cadre qui facilite l’expression de tous et, ce, dans la durée. La sensibilisation des élèves peut se faire via des enquêtes collectives, par échanges d’idées et par enquêtes individuelles, permettant aux élèves de pouvoir s’exprimer peut-être plus librement. Prévoir des espaces de parole avec les élèves, c’est leur donner des outils pour apprendre la vie collective, pour améliorer le vivre ensemble et diminuer les violences et incivilités[8]. La fonction de délégué-élèves est directement liée à cette notion d’espaces de paroles et prend du sens si le délégué ne parle pas en son nom propre et si les élèves de la classe sont consultés et ont l’occasion de confronter leurs idées.

  • Surveiller avec bienveillance

L’implication de tous les acteurs est donc une piste essentielle pour faire diminuer la violence dans les toilettes. Une réelle réflexion autour d’une surveillance bienveillante constitue une autre piste : qui surveille à quel moment et de quelle manière ? Cela permet de clarifier les rôles de chacun afin de réagir de manière objective et équitable pour tous les élèves. La bienveillance viendra aussi d’un juste équilibre à trouver entre le respect de l’intimité des élèves et leur sécurité. En effet, leur intimité ne pourra être assurée si les adultes sont continuellement présents dans les toilettes pour surveiller, d’autant que les sanitaires sont le seul espace de l’école où les élèves peuvent légitimement s’abstraire du regard des adultes[9]. Par ailleurs, la sécurité doit être assurée par un minimum de surveillance et d’attention des adultes.

Une priorité pour l’UFAPEC

L’UFAPEC demande aux écoles, via son Mémorandum[10], de veiller à ce que chaque enfant bénéficie d’une qualité d’infrastructure suffisante et saine pour son bien-être et nécessaire à son apprentissage et son épanouissement. L’UFAPEC souhaite également que les institutions scolaires puissent encourager et soutenir des projets qui touchent au bien-être à l’école en général et intégrer, dans les projets d’établissement, une éducation à l’hygiène et au respect des lieux communs.

De plus, l’UFAPEC est, depuis 2013, membre du jury dans les appels à projets « Ne tournons pas autour du pot », jury qui sélectionne les meilleurs projets de rénovation des sanitaires, en mettant l’accent sur la sensibilisation et l’implication des élèves et des autres acteurs scolaires.

Conclusion

Le pacte pour un enseignement d’excellence demande que les infrastructures scolaires soient accueillantes, confortables et sécurisées[11]. Nous observons que, depuis la pandémie, de nombreuses écoles se sont préoccupées du problème des toilettes et de l’hygiène des élèves et ce aussi grâce à une libération de fonds pour ce faire[12]. L’argent reste le nerf de la guerre pour la qualité d’accueil de nos écoles et donc aussi pour les installations sanitaires. Mais a-t-on suffisamment mis l’accent sur l’insécurité qui y règne encore trop souvent ? Cette analyse permet de se rendre compte que les acteurs scolaires ont la possibilité, ensemble, de faire changer les représentations qui collent aux toilettes scolaires, comme les notions de violence et d’insécurité.

Au vu des conséquences psychologiques et physiques engendrées par le fait que de nombreux élèves évitent les toilettes, chaque école gagnerait à réfléchir aux causes de ces incivilités et violences. Pourquoi les élèves se défoulent-ils aux toilettes ? Nous avons vu que le thème des toilettes permet plus largement un décryptage de l’institution scolaire et du climat qui y règne.

Les toilettes ne sont pas nécessairement un endroit d’insécurité et de violence que les élèves doivent éviter, si toutefois on prend le temps d’en discuter et d’agir. Demander aux élèves de se pencher sur la problématique des toilettes à l’école leur permet de s’exercer directement aux valeurs du vivre ensemble. C’est aussi une occasion de repenser la façon dont on vit dans l’école.

L’institution scolaire n’est pas simplement un lieu de transmission de savoirs, c’est aussi un lieu de socialisation où l’on apprend les bases de la vie en groupe. L’enjeu est grand puisqu’il s’agit du bien-être des élèves dans leur milieu de vie, afin de faciliter les apprentissages et donc la réussite de tous.

 

Bénédicte Loriers

 

 


[1] Convention relative aux droits de l’enfant : https://www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/convention-rights-child, article 3, 20 novembre 1989.

[2] LORIERS Bénédicte, A l’école, des tickets pour aller aux toilettes ? analyse UFAPEC 2020 : https://www.ufapec.be/files/files/analyses/2020/0420-Ticket-toilettes.pdf

[3] Améliorer les toilettes à l’école, pour des toilettes accueillantes, éditions chronique sociale. Initiative du Fonds BYX (géré par la Fondation Roi Baudouin) en partenariat avec l’asbl Question santé, éditions Chronique sociale, 2020, p. 8. La campagne Ne tournons pas autour du pot est aussi une initiative du fonds BYX qui s’est donné pour mission de soutenir des projets de promotion de la santé à destination des enfants sur le territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles, également en partenariat avec l’asbl Questions santé. https://netournonspasautourdupot.be/

[4] FLOOR Anne, La violence à l’école, mise au point, analyse UFAPEC 2011, n°18 : https://www.ufapec.be/files/files/analyses/2011/1811violencescolaire.pdf

[5] Améliorer les toilettes à l’école, pour des toilettes accueillantes, op cit, p. 39.

[6] Dans l’enseignement fondamental, les élèves peuvent faire du conseil de participation, sans obligation.

[7] Améliorer les toilettes à l’école, pour des toilettes accueillantes, op cit, p. 46.

[8] LORIERS Bénédicte, L’école doit-elle construire sa loi avec les élèves ? analyse UFAPEC 2020 : https://www.ufapec.be/files/files/analyses/2020/1720-loi-scolaire-eleves.pdf

[9] GARNIER Pascale et GILON Christiane, Corps et culture matérielle, mise à l’épreuve des toilettes scolaires, dans CORPS 2017/1 (N°15), pages 143 à 151 :  https://www.cairn.info/revue-corps-2017-1-page-143.htm

[11] Pacte pour un enseignement d’excellence, axe stratégique 5, avis n°3 du groupe central, p. 294.

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